TENDANCE | « SANS ELLE, JE NE SERAIS PAS ALLÉE AU BOUT » POURQUOI COURIR À DEUX REND PLUS FORT
Source et crédit photo : L’ÉQUIPE | J. Faure | [Extrait] L’ÉQUIPE, Pascal Sylvestre, 9 décembre 2025
Sport individuel, le running ? Pas forcément. La pratique s’organise parfois autour d’une relation privilégiée entre deux coureurs. S’il faut de la patience et un peu de chance pour dénicher l’âme soeur, le lien n’a pas de prix. Et il peut booster la performance.
Avant les grandes foulées, les petits pas. Une amitié running ne se décrète pas au terme d’un simple footing. Il faut courir des kilomètres, parfois par centaines, pour valider une connexion dépassant le cadre de la pratique sportive. Le geste demeure identique, foncièrement solitaire, mais il se mâtine alors d’une dimension plurielle, quasi conjugale dans certains cas, qui s’exprime dans toutes les situations et sur tous les terrains.
Les binômes de coureurs existent avec leurs habitudes et leurs manies. Mais ils demeurent peu nombreux parmi les millions de pratiquants réguliers. Du simple footing aux sorties d’avant marathon, la majorité des coureurs évoluent en solitaire, écoutant une playlist, l’oeil rivé sur les infos – allure, kilométrage – données par leur montre GPS.
L’âme soeur ne se trouve pas sur catalogue mais plutôt au fil des rencontres et des kilomètres courus à la recherche de la perle rare : un groupe – club FFA ou simple bande de copains – que l’on rejoint par amitié, pour participer à une compétition, pour courir de manière régulière et méthodique avec un témoin des progrès accomplis à ses côtés. Le processus passe souvent par la validation d’un plan d’entraînement et d’un objectif chronométrique lorsque la promesse d’un dossard donne d’emblée une perspective compétitive à la relation en courant.
« Sans elle, je ne serais pas allée au bout »
Julie, cadre en communication âgée de 48 ans, a rencontré Florence, journaliste free-lance de 47 ans, lors d’un semi-marathon. C’est durant la CCC (épreuve de 101 km au programme de l’UTMB) qu’un lien s’est noué. « À mi-course, je n’avais plus rien, se souvient Julie. Je voulais arrêter. Cette course pour laquelle je m’étais méticuleusement préparée avait perdu tout son intérêt. Au ravito, mon assistance m’a dit que Florence n’était pas loin derrière, que je pouvais l’attendre. Nous sommes reparties ensemble et une autre course a commencé. Pas un ultra mais un moment dans la montagne à deux. C’était ma première nuit dehors. J’ai découvert le partage, une forme d’introspection dans l’échange. » Et d’avouer : « Sans elle, je ne serais pas allée au bout. »

Pas nécessaire de crapahuter dans la vallée du Mont-Blanc pour dénicher l’âme soeur. Un parc, une piste d’athlétisme, un chemin forestier : les rencontres sont généralement fortuites, le fruit de détails qui s’additionnent et créent les conditions d’une complicité. Certains fondamentaux s’imposent, cependant : un niveau de départ similaire, des objectifs en compétition communs. Mais aussi le respect des allures ciblées à l’entraînement (sans chercher à malmener ni distancer l’autre), une fréquence de foulées similaire, un rapport à l’effort – dans toutes ses intensités – identique.
Gare aux erreurs de casting
Inévitablement, les erreurs de casting se produisent : il y a les coureurs frimeurs, ceux qui chambrent à outrance, ceux qui annulent les séances avec des excuses bidon ou accumulent les retards aux points de rendez-vous. Ceux qui ne courent pas droit, aussi. Mieux vaut se dédire d’un cycle d’entraînement à deux si un climat de confiance ne s’instaure pas au fil du temps et des kilomètres. Pire, si une rivalité rampante s’invite au coeur de l’effort.
Matis et Paul se sont rencontrés lors d’une séance de l’Athletic Club du Lyonnais. Ils ont 24 et 25 ans, exercent les professions de technicien de métrologie et de laboratoire. « Nous avons les mêmes centres d’intérêt, note Matis, les mêmes horaires de boulot, la même passion pour les jeux vidéo. » Les deux jeunes athlètes s’entraînent dix fois par semaine pour un kilométrage hebdomadaire d’environ 120 km. Leurs distances de prédilection diffèrent (demi-fond pour Paul, 10 km et semi pour Matis) mais ils déclinent la majorité de leurs séances ensemble.

« Paul est la personne que je vois le plus au quotidien, confirme Matis. On s’est bien trouvés. » D’origine nantaise, il a attendu de signer un CDI avant de s’installer dans un nouvel appartement. Et de réaliser, lors d’une séance d’entraînement, qu’il emménageait… dans le même immeuble que Paul. L’un au cinquième étage, l’autre au troisième. Ce hasard présente certains avantages. « Après les journées de double seuil (deux séances d’intervalle reprenant la méthode dite norvégienne), nous filons direct avaler deux pizzas chacun dans le resto italien du quartier. »
Certains binômes durent des décennies
Des sites et applis mettent désormais en contact des coureurs de niveaux similaires résidant dans les mêmes zones géographiques. Les équipementiers et organisateurs d’épreuves rivalisent de formules pour faire courir ensemble des clients potentiels ou avérés. Difficile d’évaluer la qualité des interactions ainsi générées. On papote, certes. On refait le monde. Mais il est rare que cela aille au-delà.
C’est la régularité et la fréquence des entraînements, l’investissement sportif mais aussi humain mis dans les séances qui change la nature de la relation. Le coureur d’à-côté devient un peu plus qu’un coureur lambda. Il se mue en témoin des efforts accomplis, en souffre-douleur, parfois – lorsque les sensations sont médiocres, qu’une douleur inhabituelle se manifeste -, en accélérateur de projets élaborés en commun.
On s’habitue à lui, on fait plus volontiers de confidences, on apprivoise les silences de l’autre. Certaines de ces relations fusionnelles enjambent les années, voire les décennies, sans mots ou presque prononcés. La proximité suffit. Elle rassure, encourage, tient lieu de boussole.
À la fin d’une séance longue en endurance ou d’un effort intense sur la piste, on se donne une longue accolade. On se congratule. Vient le temps du retour au calme, au trot lent ou en marche rapide. On parle déjà de la suite, de l’effort d’après. C’est comme remonter à la surface après une longue apnée. Plus tard, on songera que ce moment de communion en courant était le meilleur moment de la journée.

« Les mots ne sont pas nécessaires »
Elena, consultante franco-italienne de 50 ans, a bouclé plusieurs Ironman, dont ceux de Barcelone et d’Embrun. C’est à l’occasion d’une séance d’entraînement du RMA, son club de triathlon, qu’elle a d’abord côtoyé Aline, une ingénieure de 41 ans basée dans la région grenobloise. « Je sentais un certain feeling, un état d’esprit identique par rapport à la compétition, le désir de donner le max mais sans jamais gâcher le plaisir pris à faire du sport. Et nous étions d’un niveau égal. »
Leur connexion les conduira jusqu’aux Championnats du monde de SwimRun organisés en Suède en septembre 2021. Neuf kilomètres de natation dans la mer scandinave et 61 km de running, encordées durant la totalité de l’épreuve : « Lorsque l’une des deux est moins bien, l’autre l’encourage, confirme Elena. Mais les mots ne sont pas toujours nécessaires. Nous sommes dans la même bulle. Nous avançons. »
La rupture, tôt ou tard, est inévitable
Une autre logique s’installe avec le temps, celle d’activités partagées, de séjours organisés dans le but d’être ensemble. Pour préparer la TDS, autre épreuve de l’UTMB de 153 km et 9 000 m de D+, Julie et Florence ont effectué une reco de plusieurs jours. « Nous avons loué un appartement via une plateforme. Nous partagions notre temps entre l’entraînement et le télétravail, confirme Julie. Le soir, nous faisions des sorties pour prendre l’air, nous changer les idées. Lorsque nous courons, le temps glisse. On se fait marrer. On oublie les moments un peu désagréables : les douleurs, les mauvaises conditions météo. » Elle ajoute : « Florence est devenue ma meilleure copine, mon super pote. Elle ne va pas me prendre la tête si je ne l’appelle pas pendant trois semaines. On parle du boulot, de nos vies. On boit des bières. Je sais que c’est quelqu’un sur qui je peux compter. »
Les liens qui se nouent en courant résistent rarement à l’usure du temps. Les blessures du corps ou de l’âme, le désir d’aller voir ailleurs, de s’investir autrement que dans la pratique du running, l’âge enfin : les binômes finissent tôt ou tard par se dissoudre. Mais la complicité née dans l’effort perdure, enjambe les épreuves, trouve d’autres territoires d’expression.
C’est à cela que l’on mesure la qualité du chemin parcouru, à ce manque qui accompagne ensuite les footings solitaires. La nostalgie des amitiés running n’est finalement pas différente des autres. Qui resurgit si l’on n’y prend garde. Où l’on se souvient alors du bonheur pris à courir épaule contre épaule. Soudés dans l’effort.
[…]



