ATHLÈTE | AVOIR MOINS PEUR DE LA MORT QUE DE NE PAS AVOIR ASSEZ VÉCU

Source et crédit photo : La Presse | Bruno Blanchet | François Roy | Thanarak Rerknawa [Extrait] La Presse, Dominic Tardif, 24 janvier 2026

Quelques jours après une intervention pratiquée afin de le débarrasser d’une tumeur à la prostate, Bruno Blanchet, le plus fantaisiste des globe-trotters, raconte pourquoi il aspire à vivre encore plus grand.

La connexion entre Montréal et Bangkok met quelques instants à se stabiliser, si bien que Bruno Blanchet n’entend pas la fin de ma phrase quand je lui dis qu’il n’a pas l’air d’un gars qui a visité il y a moins d’une semaine la table de chirurgie.

Mon interlocuteur bombe le torse et prend cette voix niaise qu’il adopte quand il incarne un de ses personnages de nigaud : « Qu’est-ce que tu veux dire, je n’ai pas l’air d’un gars ? »

Le 15 janvier dernier, l’éternel voyageur de 61 ans se faisait retirer une tumeur cancéreuse à la prostate grâce à une intervention expérimentale – un traitement focal par ablation ciblée par micro-ondes – qui lui a permis d’éviter la prostatectomie. « Ils m’ont mis deux minutes au micro-ondes à popcorn », lance-t-il en ne pouvant se retenir de rire de sa propre blague.

Il y avait déjà un petit moment que Bruno sentait que sa « sécheuse » méritait un ajustement. On lui a découvert il y a quelques années, grâce aux examens annuels auxquels son amoureuse Bo lui a enjoint de se soumettre, des kystes non cancéreux au foie.

Mais un vrai de vrai cancer ? « Le médecin a pris un air très grave pour me l’annoncer, se souvient-il. Passé le choc, je ne l’ai pas vécu autant comme un malheur que comme une chance énorme de l’avoir découvert avant que ça devienne plus gros. »

« Je m’efforce de voir les situations en ne les catégorisant pas comme bonnes ou mauvaises. J’ai toujours pensé qu’on devrait avoir moins peur de la mort que de ne pas avoir assez vécu. Et heureusement, j’ai beaucoup vécu. » – Bruno Blanchet

Un punch inattendu
Prochaine étape : l’annoncer. Parce qu’au nom de la relation d’intimité qu’il a construite avec ceux qui lisaient jadis ses aventures dans ce journal, il n’était pas question de taire ce qu’il traversait.

« J’ai décidé d’en parler parce que c’est ce que je fais dans la vie, raconter des histoires, explique-t-il, et aussi parce que je me serais senti irresponsable de ne pas le dire, parce que je suis un peu l’image de la santé et ce punch inattendu qui arrive dans ma vie peut servir d’exemple. Les gars, allez faire un dépistage ! Il n’y a pas une prostate, il n’y a pas un paquet qui est 100 % safe ! » Bruno prend une pause, retourne dans sa bouche le mot qu’il vient de choisir. « Fais pas un titre avec ça, toé là ! »

Son seul petit regret ? De ne pas avoir confié ce qui le taraudait à son camarade Guy Jodoin, lors du tournage aux Maldives en mars dernier de l’émission de TV5 Partir autrement entre amis. Il se savait alors peut-être malade, mais sans que le mot cancer ait encore été prononcé.

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« Quand on s’est dit au revoir, j’avais tellement envie de pleurer. J’aurais voulu lui dire, mais… » Ça se voit, même à quelques continents de distance : Bruno a les yeux pleins d’eau. « Je ne voulais pas lui faire de peine, parce que c’est mon ami, parce que je l’aime, et connaissant Guy, j’avais peur qu’il me dise : je m’en viens avec toi à Bangkok jusqu’à tant que tu sois guéri. »

Une réflexion collective
« Est-ce que vous voulez lancer une réflexion collective sur la fragilité de l’existence, monsieur Blanchet ? » C’est la question que se posait Bruno sur ses médias sociaux en décembre dernier, en donnant de ses nouvelles après avoir reçu des centaines de centaines de messages de soutien. Aujourd’hui, à quoi pourrait ressembler cette réflexion ?

Je pense qu’on a un devoir envers nous-mêmes d’exister un peu plus, d’arrêter d’échanger notre potentiel contre du confort en croyant que c’est du bonheur. Il faut arrêter de se laisser porter par nos peurs, par des émotions qui sont créées par notre propre conscience. – Bruno Blanchet

« Il faut arrêter », poursuit-il dans une longue envolée, « de tomber dans les algorithmes, de se laisser guider par ce que la société attend de nous. Cette souveraineté qu’on a sur nos vies, on l’oublie. On se la fait prendre par la machine. »

Vivre sans égard à ce que la société attend de lui, telle est la ligne de conduite à laquelle Bruno Blanchet adhère, depuis qu’il a quitté le Québec il y a 21 ans. En 2025, il s’était fixé l’objectif de monter 25 fois sur le podium en 25 courses, d’une distance variant entre 25 et plus de 100 kilomètres. Sa « performance artistique » de l’année, qu’il a terminée le 12 janvier 2026. Oui, trois jours avant son opération.

« Mon diagnostic a été à la fois un fardeau à porter durant tout ça, souligne-t-il, et aussi une motivation supplémentaire, parce que tu te dis : bon ben, celle-là, c’est peut être ma dernière course. »

L’arme de l’humour
« Alors, à partir de maintenant, atteint d’un cancer, qu’est-ce que je dois faire ? Vivre encore plus fort, plus fou, plus vite ? Ou vivre plus simple ? Plus lentement ? » C’est une autre question que Bruno se posait en décembre dernier, sur les médiaux sociaux.

Réponse : « Je veux vivre plus grand, en faisant l’effort constant de comprendre ce qui m’entoure, en souriant à tout le monde dans la rue, en voyant la vie comme un grand terrain de jeu où je ne suis en compétition avec personne. »

Et en remettant l’humour au centre de son quotidien, ce qu’il avait délaissé au cours des derniers mois, « à cause de ce qui se passait dans ma vie, dit-il, et à cause de tout ce qui se passe dans le monde ».

« J’avais arrêté de créer, parce que je me demandais si j’avais le droit de faire de l’humour pendant que tout est en train de s’écrouler autour. Et ça m’a pris plusieurs semaines avant de comprendre que l’art, que l’humour, que l’expression, ce sont des adversaires farouches au fascisme. Et à la mort. »

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